L'Histoire des juifs d'Alsace : Mythes et réalités

La situation géopolitique de l’Alsace durant le premier millénaire.

L’histoire des juifs d’Alsace est singulière, différente de celle des juifs de la proche Rhénanie ou de celle des juifs de Lorraine, elle-même fort différente entre la Lorraine ducale du sud, autour de Nancy, et celle épiscopale du nord, autour des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun.

Les premiers juifs à avoir fréquenté au moyen-âge l’actuel Grand Est et les régions allemandes du Rhin supérieur s’installent à  Metz puis Verdun et aussi à Mayence en Allemagne au 9ème siècle. Ce sont souvent des marchands qui fréquentent l’itinéraire allant depuis la Flandre et l’Angleterre vers l’extrême orient par voie de terre, via les grandes plaines européennes, puis le nord de la mer Noire. La partie européenne de cette route est connue sous le nom de Via Reggia.. 
L’Alsace, relativement isolée, un temps garnison romaine, reste un peu à l’écart du monde au moins jusqu’à la première expédition d’Otton le Grand vers l’Italie (951). Ce dernier utilise en effet les cols alpins pour relier le Rhin moyen et l‘Italie, ce qui désenclave la région. Des villes renaissent et le défrichage s’accélère. L’Alsace est alors prête à participer à l’apogée médiévale du 11ème au 13ème siècle. 

 

 


1140-1349 :  Naissance, apogée, mais aussi premières persécutions


C’est dans ce contexte que les évêques de Strasbourg font venir vers 1140 des juifs de Spire qui vont fournir à la noblesse et au clergé les biens plus luxueux qui vont avec leur statut. Contrairement a ce qui a été dit souvent, il n’y a pas le moindre indice de présence juive en Alsace avant cette date, en particulier on ne note aucune présence juive à l’époque romaine. 
Sans grande concurrence, épargnés lors de la seconde croisade pendant laquelle de nombreux juifs seront massacrés ailleurs en Allemagne (1147-1149), les marchands juifs vont prospérer et faire de Strasbourg une ville qui compte dans le judaïsme européen puisque sa contribution au trésor impérial sera rapidement la plus importante de toute l’Allemagne. On a souvent invoqué un témoignage de Benjamin de Tudèle comme preuve de la richesse du judaïsme alsacien. Benjamin de Tudèle a exploré le monde juif méditerranéen et oriental jusqu’à Ceylan vers 1170 et nous a laissé un récit de son voyage. Conscient d’avoir « oublié » dans sa relation les juifs du nord, il termine son ouvrage en citant les villes allemandes dont il a entendu parler. Strasbourg en fait partie comme beaucoup d’autres. Sa « visite » est donc en fait une interprétation abusive d’un texte fondé sur des « on dits »


Au 13ème siècle, d’autres communautés citadines se créent, avant 1250 à Haguenau, Obernai, Rosheim et puis entre 1250 et 1300 à Bergheim, Colmar, Ensisheim, Guebwiller, Mulhouse, Rouffach, Soultz, Thann, Wissembourg et peut-être Marmoutier, Rhinau et Molsheim.
Pourtant à partir de 1266, date à laquelle la bourgeoisie défait à Hausbergen l’armée de l’évêque de Strasbourg, les nuages s’accumulent sur les juifs des villes d’Alsace. En effet les bourgeois chrétiens supportent mal la concurrence de ces incroyants qui ne doivent leur salut sur terre qu’à la protection de quelques nobles et de l’église. Dès 1270, à Wissembourg, des juifs accusés de meurtre rituel sont exécutés. C’est le début d’une lente dégradation de la situation des juifs.
Même si après 1306 de nombreux juifs français expulsés par Philippe-Auguste y trouvent refuge.

Les pierres tombales des premiers cimetières de Colmar et Strasbourg, le bain rituel médiéval de Strasbourg et la très belle synagogue de Rouffach, malheureusement non visitable témoignent de l’aisance de ces premiers juifs d’Alsace.


1349- 1488 : L’horreur, puis la survie 

En 1348, environ 53 communautés juives existent en Alsace, individuellement moins prospères que celles du 13éme siècle. Le pire est à venir. En 1348/49, la « grande peste » arrive en Alsace. Accusés de l’avoir provoquée en empoisonnant les puits, les juifs sont exterminés dans de nombreuses villes d’Europe. Mes calculs personnels semblent montrer qu’environ 70% des juifs alsaciens meurent en deux ans, massacrés ou victimes de l’épidémie.

Les survivants fuient, puis se réinstallent dans les villes. Strasbourg les chassera définitivement en 1391. Ailleurs, ils survivent, victime de vexations, le plus souvent très pauvres même s’ils sont protégés par le pouvoir impérial.

De 1488 à 1600: Expulsions « définitive » des villes alsaciennes.

Craignant pour leur propre sécurité après un passage de mercenaires suisses en rupture de ban et réclamant des juifs à tuer, les villes alsaciennes demandent avec insistance (et promesse de gros versements) à l’Empereur le privilège !! de ne plus devoir accepter les juifs comme habitants de leur ville (ce qui par la même occasion élimine des concurrents). L’Empereur finit par céder et il semble même qu’il participe à l’organisation de cet exode en préparant l’accueil dans les campagnes. Vers 1515, quasiment tous les juifs vivent dans les campagnes où l’Empereur et quelques seigneurs les acceptent encore.  Appauvris, isolés dans leurs villages, les juifs d’Alsace semblent voués à la disparition, d’autant que les Habsbourg les expulsent en 1573 de leurs territoires du sud de l’Alsace. 100 ou 200 familles végètent encore en Alsace à la fin du siècle.

 

De 1600 à 1648 : Une surprenante réapparition :
Une grave crise économique frappe l’Alsace à partir de 1600. Des juifs reviennent en Alsace et participent au règlement de cette crise, puis à partir de 1618, la guerre de 30 ans (guerre atroce en centre Europe entre catholiques et protestants) crée un grand vide juridique, économique et démographique, et des juifs reviennent en Alsace en particulier comme fournisseurs des armées. 

De 1648 à 1791 :  : Acceptés dans les campagnes, mais toujours menacés.
Le rattachement à la France, complet après 1681, crée des conditions moins défavorables qu’ailleurs pour les juifs, relativement protégés par les représentants des rois de France dont ils sont les alliés objectifs. Le nombre de juifs en Alsace est multiplié par 20 entre 1600 et 1784, et par 7 entre 1689 et 1784. Si la situation des juifs s’améliore continuellement, l’accès de nombreuses villes leurs reste interdit et leur liberté est très limitée. Vivant en petites ou moyennes communautés dans les campagnes, au contact quotidien du monde rural, les grands négociants sont devenus, à quelques exceptions près comme les fournisseurs des armées, des marchands de grains ou de bestiaux, des colporteurs, des petits préteurs cohabitant, bien ou moins bien avec une population non juive avec laquelle ils sont interdépendants. A la veille de la révolution, environ 25 000 juifs alsaciens représentent plus de la moitié des juifs de France

De 1791 à 1918 : Libres

Contre les vœux de la population alsacienne, la révolution donne la pleine citoyenneté aux juifs le 27 septembre 1791 ; Les vexations et violences locales se multiplient de la part de ceux nombreux qui n’admettent pas que les inférieurs d’hier aient les mêmes droits qu’eux, violences d’ailleurs sans effet sur l’enthousiasme révolutionnaire des juifs.  Cependant Napoléon va essayer de calmer les choses en encadrant la liberté des juifs et en en organisant la vie communautaire par la création des consistoires. La situation des juifs en Alsace reste cependant précaire jusque 1848, date à laquelle se produisent les dernières émeutes anti-juives. Le XIXème siècle est la période des migrations : Des villages vers les villes, de la province vers Paris ou les juifs alsaciens sont les plus nombreux et les plus influents, de l’Alsace vers l’Amérique…. C’est aussi la période de l’affirmation de soi et 134 synagogues sont édifiées entre 1791 et 1939. La défaite de 1870 déclenche un phénomène important de départ pour la France, patrie des droits de l’homme. Après l’affaire Dreyfus, les sentiments francophiles s’estompent cependant. 

1918-2021 : Un siècle chaotique

L’entre-deux guerres (1918 -1939) voit l’arrivée de nombreux juifs de l’est. 
Au début de la guerre de 39-45, la majorité des juifs alsaciens doit quitter l’Alsace comme une grande partie du reste de la population. Ils ne pourront pas rentrer avec les autres après l’armistice de 1940 et seront rejoints durant l’été 1940 par le reste de la communauté chassée par les nazis.  La police de Vichy multipliera les arrestations et beaucoup, exterminés dans les camps nazis, ne reviendront pas.  
Le retour après 1945 est difficile pour les survivants, au sein d’une population partiellement nazifiée au niveau des plus jeunes et elle-même en difficulté. Cependant les synagogues sont rebâties et la vie juive reprend son cours lentement décroissant. 
L’arrivée des juifs séfarades après 1962 revivifie pour un temps une communauté qui continue aujourd’hui à s’étioler, victime d’un antisémitisme rampant qui fait pour beaucoup d’Israël un recours possible, mais finalement assez rarement utilisé.  

Texte de Jean-Pierre Lambert.